L'urbaview #1 - Leo & Pipo

L’urbaview #1 – Leo & Pipo

Lors de nos nombreuses virées photographiques, de mystérieux personnages de papier attiraient régulièrement notre attention. Après quelques recherches, nous avons rapidement fait le lien entre les stickers de Leo & Pipo et ces figures d’antan. Fascinés par ces reflets d’un passé glorieux, nous avions décidé de les faire figurer dans notre TOP 10 du Street Art Volume 2. Et c’est par un échange de mails à l’occasion de la sortie de leur première vidéo que nous avons eu la chance de contacter le duo d’artistes. Rendez-vous pris un samedi après-midi, nous voici donc en compagnie de Leo & Pipo dans leur atelier parisien.

l&p0

« Nous ne sommes pas parisiens » commencent-ils par nous dire. Ces natifs d’Ile-de-France nous expliquent qu’ils ont commencé leur travail en 2008 pour réenchanter le quotidien parfois impersonnel de la Capitale. Pour se faire, ils s’appuient sur deux moyens d’action : Les stickers et les collages. Dans les deux cas, leurs productions représentent des personnages d’antan, patiemment retravaillés en noir et blanc ou en sépia. Issus de leurs fonds photographiques personnels, glanés en brocante ou directement sur Internet, ces personnages incarnent des professions oubliées, reflet d’une société passée, où les classes sociales étaient peut-être plus distinctes qu’aujourd’hui.

Ils ne comptent plus les stickers apposés sur les boites aux lettres ou au dos des panneaux de signalisation car ils les distribuent généreusement au fil des rencontres. Toutefois, ils contrôlent plus que jamais les collages qui constituent leur marque de fabrique. Créés à partir de leur catalogue, ils les impriment eux même au format A4 avant de les assembler à la main afin d’obtenir des personnages à échelle 1:1. Ainsi, en trois ans, ils ont donné naissance à une progéniture de près de 380 personnages. Une fécondité remarquable, même en France, premier pays en la matière en Europe.

l&p4

Leur rapport ludique à la ville s’appuie donc sur deux moyens de mise en scène. Par leur disposition dans des lieux incongrus, les stickers qu’ils posent révèlent leur goût du dépassement de soi et de l’obsession de l’effet de surprise. Aussi, il n’est pas rare de voir leurs autocollants recouvrir un panneau ou une surface vitrée abandonnée, leur offrant une nouvelle vie plus ou moins temporaire. Ils tentent ainsi d’enjoliver « le côte aseptisé de Paris par une mise en abîme de cet anonymat métropolitain ».

Leurs grands formats participent de cette même recherche via l’exposition de reproduction de photos d’inconnus qui s’intègrent parfaitement dans les lieux de leur renaissance puisque se plaît à le rappeler Leo : « Nos personnages sont tous décédés depuis longtemps ». Si on peut parler d’exposition, la rue n’est pas perçue comme une extension de l’Atelier ou d’une galerie. Au contraire, c’est la volonté d’intégration qui prime, même si l’action de s’exposer sur les murs est « agressive par nature » comme le souligne Pipo. Ils cherchent avant tout à créer un tour de magie, à développer le côté fantomatique d’une œuvre dédiée aux gens. A les entendre, on les croiraient presque quand ils affirment ne posséder aucune technique particulière et presque pas de talent. Pourtant, les sentiments que leurs œuvres procurent prouvent qu’il s’agit bien d’art. Ils nous narrent ainsi l’un de leurs meilleurs souvenirs : Lors de la pose d’un de leurs personnages, un passant a cru reconnaître son grand-père, leur racontant son histoire les sanglots dans la voix.

l&p3

Pourtant, à moins que le hasard fasse bien les choses, il y a peu de chance que cette image du passé soit issue des archives de cet homme de passage. En effet, nous pensions à première vue que les personnages avaient pu réellement vivre dans les rues qu’ils habitent à nouveau. Mais il n’en est rien. Les artistes documentent leurs créations au sein d’un catalogue dans lequel chaque anonyme se voit affublé d’un prénom, d’un métier, d’un origine sociale et d’une date de naissance mais pas d’un lieu de vie. L’histoire de ces inconnus l’est également. Majoritairement issus de photos des années 20/30, leurs personnages charismatiques représentent majoritairement une classe bourgeoise (la photographie étant alors très exclusive) se familiarisant progressivement avec l’appareil et arborant ses plus beaux atours vestimentaires.

Mais alors, comment les artistes choisissent les lieux de leurs collages ? « A l’origine, l’envie de se surpasser nous animait si bien que nous les collions dans des endroits difficilement accessibles, pour la performance » nous explique Leo. « Mais les internautes qui prenaient nos œuvres en photo nous ont incité à les coller au niveau du sol » ajoute Pipo. Ils sélectionnent donc des lieux en dehors des rues quasi labellisées Street Art afin de rendre leurs œuvres uniques. Toutefois, ils ne possèdent pas de lieux privilégiés. Au gré de leurs pérégrinations en voiture, durant lesquelles ils passent de bons moments entre amis à écouter du bon son, ils ont ainsi quadrillés Paris, pratiquement au même rythme que Space Invader, référence en terme de fréquence de production artistique, quasi stakhanoviste.

l&p5

Ils travaillent de jour comme de nuit, de manière très discrète, mais non masqués, sans jamais se mettre en avant. D’ailleurs, leurs œuvres ne sont pas signées, dans l’optique de rester anonymes. Et c’est cette absence d’ego, qui surprend peut-être le plus quand on les écoute, qui participe certainement aux retours très positifs qu’ils reçoivent régulièrement, notamment dans le 15° arrondissement. Leur mise en lumière de certaines aberrations urbanistiques œuvre également en leur faveur, en particulier parce que cela n’est que très peu exploité dans le milieu du Street Art aujourd’hui.

Méthodiques et hyper productifs, ils travaillent avec une carte consciencieusement annotée. L’objectif initial de 10 collages par arrondissement ayant été atteint, ils ont choisi de s’attaquer à la première couronne dans une soixantaine de villes de banlieue. Ils développent un scénario empli de mystère afin d’accroitre leur connaissance de ce territoire du Grand Paris. Leur côté animal les pousse ainsi à marquer ces rues de leur passage, à la recherche de l’alchimie du travail et de l’ambiance éprouvée.

l&p2

Cette démarche presque gratuite les a paradoxalement conduit à exposer dans des galeries mais ce n’est pas leur but premier. Au contraire, ils se sentent attacher à la rue, refusant pour le moment les sollicitations de déclinaison pour des commandes particulières. Ce n’est pas une fin de non recevoir mais le duo préfère peaufiner sa technique in situ avant de sauter le pas le jour où il estimera que son travail est suffisamment mature pour les galeries.

En attendant, ils restaurent parfois leurs œuvres dégradées, au moyen de rustines et de couches de vernis, sans jamais reposer un personnage disparu. En effet, les interactions avec le public et les autres artistes sont courantes. Certaines personnes dégradent leurs collages. Les services de nettoyage de la ville de Paris en effacent parfois. Au contraire, d’autres personnes rajoutent des bulles ou des moustaches à leurs collages. Leo & Pipo apprécient ainsi l’émulation d’autres artistes.

l&p1

Malgré ces efforts pour redonner une deuxième vie à leurs personnages, un grand nombre connaît aussi une deuxième mort, soulignée par la disparition progressive des feuilles A4, incarnation de la putréfaction de l’œuvre. L’une des clés de l’universalité de leur œuvre.


1 commentaire


  1. Et peut-être que dans quelques décennies ils pourront faire le même travail avec des vidéos ou, soyons fous, les hologrammes.
    Le travail à cette échelle, sans être nouveau, reste une approche très poétique dans la ville et dans la relation aux passants, voire aux habitants. La création d’une histoire autour des personnages ajoute à la construction d’une histoire des lieux, voire d’un patrimoine commun imaginaire.
    Hors du champ du street art et déjà ancien, la création collaborative d’une histoire et d’une vie numérique pour Ann Lee (www.noghostjustashell.com), originellement un personnage type de manga produit en masse pour la revente, participe un peu de la même notion : quelle histoire donne-t-on à ce qui nous entoure ? Quelle part de leur vie souhaite-t-on s’approprier pour créer notre propre environnement, réel ou imaginaire ?
    Beau boulot en tout cas pour Leo&Pipo !

Trackbacks

  1. L’urbaview #2 – Sophie Photographe | Urbamedia
  2. L’urbaview #3 – Fred le Chevalier | Urbamedia