L'urbaview #3 - Fred le Chevalier

L’urbaview #3 – Fred le Chevalier

Grâce à Facebook, nous avons pu discuter par mails interposés avec Fred le Chevalier, cet artiste français qui réenchante les rues de Paris avec les personnages issus de son imaginaire. Au programme, personnages héroïques, formules bien senties et murs enjoués ! Place à notre rencontre analytique en compagnie de notre invité du jour.

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L’ARTISTE

Qui êtes-vous ? Habitez-vous près des lieux où vous exposez ? Quelles villes constituent vos terrains de jeu ? Comment avez-vous eu envie de vous servir des murs de la ville pour présenter votre travail ?
Depuis combien de temps exposez-vous dans la rue ? Combien d’œuvres avez-vous créé depuis votre première réalisation dans la rue ?

Je m’appelle Frédéric également dans la vraie vie, un emploi « ordinaire » loin du culturel et de mes personnages de papier, d’un certain âge mais je ne crois pas que tout cela soit intéressant à vrai dire.

J’ai deux vies, celle du boulot, d’un certain nombre d’heures, de contraintes et quand j’en sors je suis focalisé sur ce qui est ma passion. Je vis à Saint-Denis, tout près de Paris donc pas à proximité immédiate de la plupart de mes collages mais jamais bien loin non plus puisque « j’officie » surtout à Paris. J’ai également collé lors de déplacements à Tours, Nantes, Angoulême, Toulouse, Carbonne et ce doit être tout pour l’instant.

Enfant, j’ai été marqué par les oeuvres de Pignon Ernest, la richesse du trait, la finesse et le support de la rue qu’il a choisi, ce contraste mais aussi cette logique finalement. L’oeuvre étant offerte, accessible à tous comme un moment de poésie déposé.

J’ai également été marqué par la culture punk où il s’agissait de s’exprimer avec immédiateté, urgence parfois, en s’affranchissant de barrières, l’on pouvait jouer de la musique sans être musicien ni se prétendre artiste non plus.

Dans le punk, les réseaux un peu underground des années 80, 90 il y avait beaucoup de fanzines, de réseaux de distribution de cassettes audios, de vinyls de façon directe, à bas prix avec l’utilisation de dessins, de collages et une absence revendiquée de hiérarchie entre les groupes, les auteurs de fanzines et tous les autres, le public. Cela a sans doute influencé ma démarche.

J’ai repris le dessin tardivement, à trente trois ans comme un élan de vie, une reconquête avec la technique de mes douze ans. Lorsqu’un dessin plaisait je l’offrais systématiquement, étant fier et heureux qu’on puisse apprécier un de mes dessins et qu’il trouve une place ailleurs. Je collectionnais les photos de mes dessins posés sur les murs de leur « famille d’accueil » sous l’appellation « dessins voyageurs », comme une interaction.

Des autocollants, des tee-shirts m’ont permis de les faire voyager un peu plus largement, venir au collage s’est fait naturellement, comme une continuité de cette envie de partage, d’extériorisation.

J’ai une notion du temps et de l’espace un peu floue mais je crois avoir commencé il y a deux ans et demie maintenant, à petite dose au départ et beaucoup plus depuis six mois, un an.

J’ai dû dessiner une centaine ou cent cinquante personnages destinés à être collés depuis cette date.

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LA RUE

Pourquoi avoir choisi de réintroduire la poésie en ville ? Comment choisissez-vous la localisation des œuvres ? Comment avez-vous choisi la technique de représentation qui vous est propre ?
Pourquoi vous exprimez-vous dans la rue ? Exposez-vous vos œuvres ailleurs ? Faites-vous un travail d’archivage de vos productions ? Photos, site internet, cartographie des œuvres posées ?

La rue c’est le support le plus direct, le plus désinhibant mais aussi le plus naturel me semble-t’il. J’apprécie de faire vivre mes personnages sans passer par des autorisations, des mondanités ou un cercle. Les milieux m’étouffent très vite.

La rue a surtout le mérite de me permettre de m’adresser à tous sans passer par un milieu, des codes pour parler à tous ceux qui voudront entendre. Chacun croise tous les jours au milieu des milliers de messages officiels, commerciaux qui nous environnent des fragments de poésie, d’émotions diverses qui peuvent nous sortir dix secondes de notre rythme de marcheurs frénétiques, de nos pensées du moment.

Cela me parait extrêmement riche de pouvoir s’adresser à chacun, à des personnes qui ne se ressemblent en rien, sans qu’ils aient à faire la démarche d’entrer dans un lieu, des personnes qui auront pour seul point commun le fait de s’attarder un instant devant un mur. Je ne situe pas d’autre forme d’exposition le permettant.

La création artistique m’intéresse comme langage, moyen de partage, surement pas comme un mur dressé ou un piédestal à escalader.

J’ai peu de technique, le collage m’a permis de transposer des dessins simples, de coins de pages à de grands formats sur le même principe. Je scanne, agrandit, découpe au cutter, colorie plus ou moins puis dépose.

Mes dessins en eux-mêmes ont grandi doucement par la répétition, la déclinaison jusqu’à trouver une identité dont je repousse doucement, tout doucement les murs. J’ai arrêté de dessiner à douze ans, comme la plupart des enfants coupent un jour avec les plaisirs créatifs. En reprenant cela j’avais l’ambition de me faire du bien et de poser des émotions partageables.

Je n’ai pas eu envie d’apprendre, d’aller vers de la technique, seulement de trouver une forme, un langage qui me correspondraient. Je suis assez vite venu au noir et blanc pour des personnages entre enfance et âge adulté, environnés de monstres bienveillants, d’animaux et de mots parfois.

J’aime marcher, flaner tout comme revenir mille fois dans les lieux que j’apprécie donc mes collages accompagnent ce cheminement. Je suis fidèle à certains murs parce que mes dessins y tiennent un peu, ce sont des fils rouges, j’y ai l’impression d’avoir rendez-vous et puis il y a ceux où je passerai une seule fois au hasard de mes pas ou en revenant d’un lieu, les dédicaces à des personnes habitant ou travaillant dans une rue et que j’apprécie.

Je n’avais encore jamais exposé car je ne me sentais pas prêt pour cela du tout jusqu’à peu mais ma première a eu le lieu le dix mars au Houla Oups, bar du soir rue basfroi dans le onzième. C’est une belle opportunité qu’ils m’offrent puisque j’aime l’idée d’un lieu simple, vivant, chaleureux.

En dehors de cela j’expose…chez toutes les personnes qui ont reçu des dessins de moi, acheté des sérigraphies et par internet, outil dont j’abuse beaucoup. J’ai une page, un blog où je publie chaque jour des photos, les miennes, celles des sites qui ont la gentillesse de me citer.

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LE MARCHE DE L’ART

Vendez vous vos créations ? Que pensez-vous du Street-Art aujourd’hui ? Effet de mode ou vraie reconnaissance ? Quelle est votre place dans ce marché si vous estimez en avoir une ?

J’ai vendu quelques dessins, avec un peu de gêne au départ et pas mal de fierté aussi la première fois où j’ai accepté de vendre au lieu d’offrir à une amie du net genevoise puis à une poignée d’autres.

J’ai surtout vendu ensuite des « produits dérivés », badges, sacs, sérigraphies qui permettent de diffuser ce que je crée.

J’ai peu de discours sur le street art, peu d’analyse. Il est certain qu’il y a une profusion de créations, une stimulation mutuelle avec un oeil attentif et un effet de mode sur ce qui existe. Cela me semble assez cyclique sur la durée, flux et reflux. La forme en elle-même me parait reconnue depuis un bon moment maintenant.

Quant à ma place…J’ai le plaisir de recevoir beaucoup de retours, des propositions ou sollicitations depuis peu et j’espère continuer à faire grandir ma passion, à lui donner encore plus de place dans ma vie. Si jefais parti d’un marché… je ne crois pas, j’ai l’impression de faire parti d’un élan parce que je suis sensible à tout ce que je peux découvrir, qu’il y a une communauté de démarche mais cela reste une aventure individuelle et neuve sans que je connaisse le milieu artistique de l’intérieur.

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LES AUTRES (ARTISTES, PUBLIC, AUTORITES)

Travaillez-vous en partenariat avec d’autres artistes ? Utilisez vous des œuvres existantes pour mettre en perspective votre propre travail ? D’autres artistes se revendiquent-ils de votre démarche ?
Quels sont vos street-artists préférés ? Quelle relation entretenez vous avec votre public ?
Quel est le regard de la force publique sur votre travail ? Police, Education nationale, Culture ?

J’ai parfois collé avec des amies qui font également du dessin : Tristan des limbes, Pole Ka et Valse noire en se promenant ensemble mais cela reste ponctuel.

J’ai également dessiné des amis, connaissances comme Pierre Pascual dont je suis le travail depuis quelques années et posé son portrait accompagné d’une citation de lui : « c’est la nuit vous dormez et nous parlons poésie » mais il s’agit plus d’hommages que de collaborations.

Cela reste donc globalement individuel, j’ai besoin de faire parler mes personnages, de les construire, les associer, aller vers ce que je ressens. Je suis peut être trop frais dans le dessin pour d’autres aspirations.

Je n’ai pas l’envergure de quelqu’un dont on se revendiquerait ni forcément d’ailleurs d’exemples précis. je photographie tout ce que je croise, m’arrête devant certains qui peuvent me fasciner et les pièces que je croise (même quand je n’y suis pas sensible) me donnent une motivation supplémentaire pour venir avec les miennes.

Je suis trés sensible à ce que fait Madame Moustache, ma préférée sans doute, à des artistes qui déclinent un langage avec une identité marquée comme Pole Ka, Tristan des Limbes, Leo & Pipo, JB pour en citer quelques uns.

Internet comme le fait de coller en plein jour permettent de jolis retours, des mots d’encouragements, des sourires, c’est très stimulant d’accompagner ainsi le quotidien et sentir qu’il y a un écho. Les échanges sont de plus en plus nombreux et me donnent l’impression d’avoir trouvé mon langage, mon mode d’expression et de grandir avec eux. Je suis souvent très touché par les images, les mots que je reçois.

J’ai croisé plusieurs fois des policiers, une leçon de morale et un contrôle d’identité pour ce qui était la première sortie de ma vie puis une autre fois un policier qui connaissait et appréciait ce que je fais, la scène était assez surréaliste.

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LE PASSE, LE PRESENT ET LE FUTUR

Quels sont vos meilleurs et pires souvenirs associés à votre travail dans la rue ? Quelle musique dois-je écouter pour appréciez au mieux vos œuvres ? Des projets pour les mois à venir ? Des expositions en préparation ? Un mot à ajouter ?

J’ai peu de mauvais souvenirs, chaque sortie est plutôt un moment de bonheur, de légéreté. Cela a pû être un peu gâché les deux, trois fois où je suis tombé sur des personnes agressives dont un curieux bonhomme à l’allure bourgeoise qui a voulu m’intimider physiquement en jouant un personnage de voyou à la De Niro. J’avais collé sur une palissade en bois entourant une facade en travaux, c’était donc assez absurde de s’en prendre à moi. Il n’avait pas d’autres arguments que « arrêtes avec tes conneries d’artistes à deux balles » pendant que je continuais à le vouvoyer.

Les bons souvenirs sont plus nombreux, des anonymes croisés qui sourient à mes dessins, une marque de rouge à lévres déposée sur une joue de papier, ce policier qui me souhaite une bonne soirée, des enfants que mes dessins amusent, beaucoup, beaucoup de jolis moments.

Ecoutez votre musique s’il vous plait, la votre, c’est ce qui correspond à ma démarche. J’ai mes codes, mon langage d’enfance, de blessures, de mélancolies et d’envies d’amour, d’aller de l’avant mais une fois qu’il est déposé c’est à chacun de lui donner sa place, sa portée, accompagné de ce qu’il y verra.

Oui des projets, une exposition à Angoulême, à Copenhague, à Paris sans doute, un livre à moyen terme, un joli projet avec une amie photographe, de nouvelles sérigraphies, de plus grands formats et surtout beaucoup, beaucoup de promenades.

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Merci à Ze Plooom’s world pour l’image en bannière et aux utilisateurs d’Urbacolors pour les photos qu’ils ont uploadé !


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