Street art et patrimoine collectif

Street art et patrimoine collectif

Alors que les livres, reportages, ventes aux enchères et expositions sur le street art se multiplient à l’infini, les villes se saisissent elles aussi du sujet pour renforcer leur sex appeal dans la concurrence européenne et mondiale.

Bristol, ville de 400.000 habitants dans le sud-ouest de l’Angleterre, s’est engagée dans une politique de promotion du street art, visant à accroître sa notoriété touristique et ses retombées économiques. L’objectif du conseil municipal (City Council) est clairement de s’appuyer sur le statut non officiel de capitale britannique du street art pour en faire une destination identifiée et fréquentée. Deux projets en particulier illustrent cette dynamique et interrogent la place des œuvres de street art dans la ville aujourd’hui.

See no Evil est une nouvelle manifestation à Bristol qui réunit 62 artistes internationaux chargés d’investir Nelson Street, en plein centre ville. Les œuvres sont grandes ou gigantesques, de la taille d’un pont, d’une vitrine ou d’une façade entière. Le projet a donné lieu à une Block Party le 20 août dernier, avec tout ce qu’il faut d’artistes créant pendant la fête, de musiciens, acteurs, etc., attirant plusieurs milliers de visiteurs.
L’intérêt de la démarche réside dans l’investissement du Conseil Municipal, qui comme le souligne The Times préfère donner de l’argent pour la création plutôt que pour le nettoyage des façades. La Ville se réfère notamment à Melbourne, qui attire selon elle 450 000 visiteurs pour voir les réalisations pérennes ou celles présentées lors du Stencil Festival.
Que ce soit à Melbourne ou à Bristol, les élus se défendent pourtant de vouloir laisser la ville se couvrir de graffitis. L’objectif étant de promouvoir la fréquentation touristique, les règles encadrant la création sont très strictes. A Melbourne par exemple, il faut obtenir un permis auprès des autorités compétentes pour avoir le droit de conserver une œuvre déjà réalisée ou pour autoriser la création d’une nouvelle. Tout contrevenant, c’est à dire celui prenant un mur comme support de création sans autorisation officielle, s’expose à des poursuites. Il en va de même à Bristol, où la ville entend valoriser le dynamisme de ses artistes depuis les années 80, mais dans un cadre strictement contrôlé et avec une perspective de retombée économique en ligne de mire.
Alors, projet purement mercantile ? Embourgeoisement du street art ? Peut-être en partie, mais sans doute pas complètement. La vitalité du street art et des arts urbains en général n’a pas attendu le soutien municipal pour exister. De plus, le projet de Bristol ne tient qu’à la volonté de Michael Bennett, conseiller municipal, qui a mis de sa poche la moitié du budget de See no Evil, soit £40 000 sur un total de £80 000, l’autre moitié étant abondée par Bristol.

De plus, on peut également penser que la présence de nombreux artistes dans la ville favorise la construction d’une image ou d’un sentiment d’appartenance à ce mouvement, y compris de la part des personnes vivant ou travaillant là.
Une récente polémique relance ainsi l’idée de conserver des œuvres de Banksy, enfant de Bristol, au titre du patrimoine protégé. Lors de travaux sur un bâtiment en juillet dernier, l’une de ses œuvres, Gorilla in a Pink Mask, a été recouverte de peinture car elle était considérée comme un graffiti, donc comme une dégradation du bâti. Suite à cette opération, l’Université de Bristol a argumenté en faveur d’une conservation des œuvres de Banksy, en tant que patrimoine de la ville et témoignage de sa vitalité artistique, faisant notamment référence à un vote du conseil municipal de 2004 qui avait acté le maintien d’une œuvre de Banksy sur la façade d’un hôpital de la ville.
Dans son argumentaire, l’université fait également référence au classement en 2010 du carrefour d’Abbey Road à Londres, rendu célèbre par l’album éponyme des Beatles, qui confère un cadre officiel pour la protection et la valorisation de ce lieu aujourd’hui fréquenté par des touristes. Alors, même démarche pour Banksy à Bristol ?

Gorilla in a pink mask

Ces démarches montrent à quel point le street art est inscrit dans notre environnement, de manière plus ou moins visible. Elles illustrent aussi les limites d’un art qui s’est démarqué un temps par son altérité, sa relation conflictuelle avec les autorités et sa distance vis à vis du marché de l’art. Souhaitons que cette évolution favorise la rencontre avec un large public et que la création s’en trouve enrichie. Sinon, je n’ai aucune crainte quant à la capacité des artistes à rebondir pour trouver de nouveaux modes ou territoires d’expression.

Sources :

Pool flickr consacré au See No Evil

See No Evil


1 commentaire


  1. Juste pour réagir et coller à l’actualité, Libération publie aujourd’hui un article confirmant cette relation tourisme / street art. Non pas par l’exemple direct d’une ville, mais par l’action de communication d’une hôtel.
    L’article de Libé : http://next.liberation.fr/arts/01012377577-qui-volera-un-banksy
    Le site du projet de l’hôtel : http://www.artserieshotels.com.au/stealbanksy/