Notre quotidien est marqué par l’omniprésence des représentations cartographiques : à la maison, dans le métro et sur nos écrans avec l’émergence des outils en ligne. A force de côtoyer toujours les mêmes représentations de l’espace, on oublie d’interroger les présupposés et les conventions qui sous-tendent leur création. La France au centre du planisphère nous paraît toujours à la bonne place. Le nord toujours en haut nous semble aussi une évidence. Toutes ces conventions cartographiques nous rassurent, agrègent une culture commune, permettent de mieux vivre ensemble mais nous dédouanent d’une réflexion sur la représentation de l’espace et la pertinence de ces représentations.
Heureusement pour nous, les artistes s’emparent souvent de la matière cartographique pour les façonner en œuvre. En en triturant le contenu, ils changent notre perception de ces outils et permettent de renouer avec une approche plus sensible de l’espace. Le projet Tout Bien Rangé de l’artiste française Armelle Caron est à ce titre exemplaire. Cette dernière juxtapose d’un côté une représentation monochrome du monde ou d’un tissu urbain et de l’autre sa version rangé, chaque unité visuel étant scrupuleusement alignée et classée. Le résultat est spectaculaire et m’interpelle à plusieurs titres.
Tout d’abord, Armelle Caron dans ses représentations urbaines nous propose une nouvelle approche de la morphologie urbaine. A force de pratique il devient difficile de se faire une image précise de la ville, d’en décomposer les unités et d’en faire une typologie. En mettant la ville à plat, l’artiste nous livre un profil morphologique inédit. Les caractéristiques urbaines de chaque tissu urbain apparaissent avec force : Paris et ses pointes, New-York et ses carrés, Istanbul et ses courbes. On pourrait presque envisager d’en faire un nouvel outil d’analyse urbaine et un jour dire : » N’as-tu pas l’encéphalogramme Caron de cette ville afin que je me fasse une idée ? »
En deuxième lieu, transparait une approche de collectionneur, un rapport un peu compulsif à l’espace qui ne me déplait pas. Invariablement, ces représentations me font penser à des tableaux de chasses. L’espace se parcoure et nous en collectionnons des pièces pour nous en faire notre propre représentation mentale, notre propre musée. En tant qu’urbaniste, une forme glanée ici inspirera un projet ailleurs. Inconsciemment nous sommes tous dans cette quête un peu compulsive du monde.
Enfin, et c’est peut-être le plus intéressant, en décomposant les formes urbaines, l’artiste nous invite à réinterroger les concepts qui nous permettent d’appréhender le monde. Une ville se réduit-elle aux différentes parties bâties qui la composent ? Les limites et les frontières communément admises sont-elles les plus pertinentes ? Rangés autrement les ilots perdent leur sens pour n’être plus que forme géométrique. Hors du tout, il devient difficile de les identifier, de leur trouver une utilité.
La carte du monde opère de la même abstraction. En juxtaposant les continents, les parties émergées de notre globe, indépendamment des limites frontalières fixées par l’homme, c’est tout l’ordre mondial qui se trouve chamboulé. Nous sommes perdus et en même tant rassurés de voir qu’une autre approche de l’espace existe, ouvrant ainsi nos horizons. Ce faisant, Armelle Caron nous donne un peu le mode d’emploi de l’espace. Appréhender ce dernier, c’est d’abord l’analyser comme il est, mais c’est aussi s’extirper des concepts qui nous permettent de l’embrasser pour le sublimer.
Paris
New-York
Montpellier
Le Havre
Tamarac
Istanbul
Berlin
Ressources
- Site Internet d’Armelle Caron
- Consulter l’excellent article La ville rangée est sans langage de Matthieu Duperrex (Urbain Trop Urbain). Une version remaniée est également disponible en pdf sur le site de la revue Regards Sociologiques (Article Pdf).
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